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Résumé

A six ans, Farah emménage avec ses parents à Liberty House, près de la frontière franco-italienne.

Liberty House est une communauté libertaire qui se veut un refuge pour tous les inadaptés du monde moderne : située en zone blanche, il n’y a ni Internet ni réseaux sociaux. C’est l’endroit rêvé pour la mère de Farah, électro-sensible au dernier degré.

Liberty House est dirigé par Arcady. Ce dernier prône l’amour comme remède à tout, et surtout l’amour pour tous, les critères de beauté n’ayant pas cours à Liberty House. Arcady aime en effet tout le monde, ce qui arrange bien Farah…

Cet Eden va cependant être confronté à un défi de taille : l’irruption d’un migrant au sein de la communauté…

Notre avis

Arcadie est un roman d’apprentissage particulièrement exubérant en même temps qu’une réflexion délirante sur les normes et l’utopie.

Farah, la narratrice, ne va cesser en effet de découvrir son corps et s’initier aux joies de l’amour grâce principalement au maître des lieux Arcady. Farah n’a pas un physique facile, elle est même carrément difforme, « [sa] naissance [étant] venue mettre fin à une longue lignée d’individus remarquablement beaux et dépourvus de tares », mais cela n’empêchera pas Arcady de lui accorder une éducation sentimentale très pratique. Mais ce n’est pas tout : il semblerait même que Farah n’ait pas de sexualité assignée : on lui diagnostiquera en effet un syndrome de Rokitanski et sa pilosité se développera de manière plutôt virile au fil des années.

Cette « hermaphrodite anadyomène » symbolise la réflexion sur les normes dont l’auteur d’Arcadie est familière. En effet, Emmanuelle Bayamack-Tam aime remettre en cause dans ses romans la pression de conformité : ses œuvres précédentes (Pauvres Morts (2000), Une fille du feu (2008), Je viens(2015), Si tout n’a pas péri avec mon innocence (2013)) mettaient également en scène des femmes rebelles dans des corps hors normes.

Sur un mode tout aussi sarcastique, Arcadie traite évidemment de l’utopie et du sentiment anxiogène contemporain, tout en interrogeant la relation de dépendance que peuvent entretenir les disciples envers leur gourou. Les résidents de Liberty House sont en effet des êtres fragiles, et ces derniers ne doivent pour la plupart leur salut que grâce à la bienveillance d’Arcady : « Nous avions peur et nos peurs étaient aussi multiples et insidieuses que les menaces elles-mêmes. Nous avions peur des nouvelles technologies, du réchauffement climatique […], de la concentration de mercure dans les océans, […] des produits laitiers, de la grippe aviaire, du diesel, des pesticides […], des compteurs Linky, et j’en passe. […] Sans Arcady, nous serions morts à plus ou moins brève échéance. […] Il nous a offert une miraculeuse alternative à la maladie, à la folie, au suicide. Il nous a mis à l’abri. Il nous a dit : « N’ayez pas peur. » ». En l’occurrence, Arcadie nous gratifie de portraits de personnalités atypiques particulièrement décapants, de la grand-mère LGBT de Farah au mexicain Epifanio qui souffre de dépigmentation sévère.

Cet Eden qu’est Liberty House est-il cependant viable à long terme ? Et surtout arriva-t-il à accueillir tout la misère du monde ? La plume sarcastique d’Emmanuelle Bayamack-Tam pointe les éventuelles limites de la communauté : la nécessité, par exemple, de recruter parmi de « richissimes veufs » ou « héritiers disgraciés » afin de pouvoir subvenir aux besoins de tous les résidents… Mais surtout, comment Liberty House va-t-elle réagir face au défi migratoire ? Vous le saurez en lisant ce livre truculent et désopilant sur les peurs et défis de notre époque, véritable somme de survie poétique dont la langue virtuose et éclectique évoque aussi bien Michel de Montaigne que Marcel Proust, en passant par Jacques Brel et Curtis Mayfield (si ! si !) !

Jean-Loup Médiathèque André-Cancelier